Uber roi. Vers la fin du salariat ?

Mémoire de fin d’études de Matti Faye, étudiant à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine

La société américaine Uber, connue pour ses véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC), a fait la une de l’actualité à de nombreuses reprises ces derniers mois. Son combat réglementaire et législatif contre les taxis fait débat un peu partout dans le monde1. Uber est accusé par certains de concurrence déloyale et de travail dissimulé.

Maurice Lévy (Fonds Monétaire International CC-BY-SA 2.0)
Maurice Lévy (Fonds Monétaire International CC-BY-SA 2.0)

L’entreprise a même été à l’origine d’un néologisme largement relayé par les médias : l’uberisation. 

L’expression a d’abord été popularisée par le publicitaire Maurice Lévy, patron du groupe Publicis, qui l’a utilisée dans un entretien au journal Financial Times en décembre 2014. Il indiquait alors :

Tout le monde commence à craindre de se faire uberiser. C’est l’idée qu’on se réveille soudainement en découvrant que son activité historique a disparu.

L’uberisation semble toucher l’ensemble des secteurs de l’économie. Les taxis (avec Uber), les hôtels (avec Airbnb), la location de voiture (avec Drivy).

Mais les chauffeurs Uber, par exemple, ne sont pas des salariés. Ce sont des indépendants, qui travaillent sous le statut d’auto-entrepreneur. Ce n’est pas un choix de leur part, c’est une obligation de l’entreprise afin de pouvoir travailler pour elle.

Cette relation de plus en plus distante entre certains employeurs et ceux qui travaillent pour elles pose question. Allons-nous vers une fin du salariat  ?

L’auto-entrepreneuriat, un statut indispensable

Photo : Priceminister / CC-BY
Flickr / Priceminister CC-BY-2.0

Les entreprises comme Uber n’ont que très peu de salariés, qui sont seulement dédiés aux fonctions commerciales ou de service client. Mais les forces vives qui font fonctionner ces entreprises, comme les chauffeurs pour Uber, sont tous indépendants.

D’ailleurs, la société Uber France n’est pas une société de transport de voyageurs. Elle se définit elle-même comme une simple plate-forme de mise en relation entre les chauffeurs et les voyageurs.

Cela se vérifie en s’intéressant au code APE2 d’Uber France. La société est immatriculée avec le code 8220Z qui est celui des activités de centres d’appels.

Les chauffeurs n’ont pas de contrat de travail avec la société de VTC. Ce sont des auto-entrepreneurs qui proposent leurs services de chauffeur via la plate-forme d’Uber.

Qu’est-ce que c’est l’auto-entrepreneuriat  ?

Le statut d’auto-entrepreneur a été créé en 2008 sous la présidence Sarkozy. Il était alors présenté comme un remède anti-crise par Hervé Novelli, le secrétaire d’État aux PME. Dans le Figaro Économie, il détaillait alors le système :

Fondamentalement, cela consiste à offrir à chacun la possibilité de bénéficier d’un gain de revenus supplémentaires, ce qui, en cette période de ralentissement économique, répond à un vrai besoin. Cela devient même une arme anti-crise. Tout le monde peut devenir auto-entrepreneur : les salariés qui veulent un complément de revenu, les retraités qui veulent améliorer leur pension, les jeunes qui ont besoin d’un peu d’argent pour leurs études ou encore les chômeurs, pour qui il pourra s’agir d’une chance de rebondir.

La différence avec la création d’une société classique, c’est la simplification administrative. Pas besoin de rédiger les statuts de sa société, de s’immatriculer au registre du commerce et des sociétés.

Pour devenir auto-entrepreneur, il suffit de quelques clics sur la plate-forme d’inscription. Quelques jours plus tard, on reçoit un courrier qui confirme la création effective de l’auto-entreprise. Sur ce document figure notamment le numéro SIREN3 qui est le numéro unique qui permet d’identifier une entreprise. C’est en quelque sorte l’équivalent du numéro de sécurité sociale d’une entreprise.

Du côté de la fiscalité, il suffit à un auto-entrepreneur de déclarer chaque trimestre les revenus générés et de régler la somme correspondante directement en ligne à l’URSAAF4. Tant qu’il ne dépasse pas les plafonds de revenus fixés pour rester dans le statut d’auto-entrepreneur, tout va bien.

Mais les auto-entrepreneurs sont peu nombreux à dépasser les plafonds. L’INSEE5 a publié une enquête en mai 2016 concernant leur situation, et elle y souligne le faible chiffre d’affaires qu’ils réalisent :

Les auto-entrepreneurs dégagent un chiffre d’affaires beaucoup plus faible que celui des créateurs individuels classiques. Les auto-entrepreneurs toujours actifs fin 2013 déclarent en moyenne 10 000 euros en 2012. Les trois quarts d’entre eux réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 15 000 euros ; seulement 14 % des créateurs individuels classiques sont dans ce cas.

L’INSEE détaille également le niveau de revenus en fonction du caractère principal de l’activité :

« Quand l’activité d’auto-entrepreneur constitue une source de revenu complémentaire, le chiffre d’affaires de 2012 est en moyenne de 8 000 euros ; il est inférieur à 5 000 euros pour 56 % d’entre eux. »

« Si elle forme la principale source de revenu, le chiffre d’affaires est en moyenne plus élevé (13 000 euros en 2012) ; il dépasse 5 000 euros dans 65 % des cas. »

L’enquête souligne un autre point important. La pérennité des auto-entreprises est moindre que celle des entreprises créées sous un autre statut :

Trois ans après leur immatriculation au premier semestre 2010, seulement 30 % des inscrits sont encore actifs dans le régime d’auto-entrepreneur et moins de 2 % l’ont quitté au profit du régime général. En effet, parmi les 62 % d’auto-entrepreneurs ayant débuté une activité, près de la moitié (49 %) sont pérennes à trois ans. La pérennité à trois ans des auto-entrepreneurs est ainsi bien moindre que celle des créateurs individuels classiques de la même génération (62 %).

Pourquoi les sociétés utilisent ce statut  ?

Le recours à des travailleurs sous le statut d’auto-entrepreneur pourrait étonner pour des sociétés comme Uber. En effet, d’un point de vue juridique ce statut suppose une indépendance du travailleur vis-à-vis de son client. Une indépendance qui n’est pas évidente à déceler lorsque l’intégralité des commandes que le travailleur réalise passe par une plateforme du type de celle d’Uber.

Le site Service-Public.fr définit le travailleur indépendant comme suit :

Contrairement au salarié, le travailleur indépendant ne dispose pas de contrat de travail. Par ailleurs, il n’existe aucun lien de subordination permanent entre le travailleur indépendant et l’entreprise pour laquelle il exécute sa mission.

Gilles Auzero est professeur à l’Université de Bordeaux, spécialiste du droit du travail. Il explique l’intérêt pour ces sociétés à demander à ses travailleurs d’utiliser ce statut d’indépendant.

C’est évidemment plus simple. Parce que lorsque vous embauchez un salarié, vous devez lui verser un salaire minimum déjà, ce qu’on appelle le SMIC. Vous devez l’immatriculer au régime général de la sécurité sociale, ce qui implique de payer des cotisations sociales. Et plus largement, ce qui implique d’appliquer tout le code du travail avec les durées maximales de travail et les durées de repos obligatoire etc.
Maintenant, en soi ce n’est pas illicite, on peut tout à fait demander à quelqu’un de travailler en tant qu’indépendant mais il faut que ce soit un vrai indépendant.

Or ici, il est totalement dépendant d’Uber qui lui fournit ses clients à travers sa plate-forme de mise en relation. Le lien de subordination semble clair entre Uber et ses chauffeurs. En effet, sans l’application, ils n’auraient pas de clients. C’est la même chose pour les sociétés de livraison de repas à vélo comme Take Eat Easy ou Deliveroo. Les livreurs à vélo ne feraient aucune course sans ces sociétés.

La question du lien de subordination

Les sociétés jouent sur un flou de la juridiction et se considèrent uniquement comme des plateformes de mises en relation. Pour elles, il n’y a pas de lien de subordination avec leurs chauffeurs ou leurs livreurs. Ce lien supposerait une relation de patron à salarié et les contraintes administratives qui en découlent, comme l’explique Gilles Auzero :

Les travailleurs ne sont pas embauchés, puisque quand vous êtes indépendants, vous n’êtes pas embauchés. Vous vous immatriculez comme artisan par exemple.
Mais, encore une fois, le droit n’admet le travailleur indépendant que si c’est du vrai travail indépendant. Parce que sinon, quelque part vous fraudez les institutions sociales parce qu’évidemment il y a un manque à gagner pour les URSSAF, pour tout notre système de protection sociale. Et au delà de ça, c’est quand même un problème individuel parce que, quoi qu’on en dise, on est mieux protégé par le droit du travail en tant que salarié que quand on est travailleur indépendant.

L’indépendant ne bénéficie pas des mêmes conditions de travail que le salarié. « Déjà, le salarié a droit au SMIC6, c’est-à-dire qu’à la fin du mois, son employeur doit lui verser un SMIC », détaille Gilles Auzero. « Ensuite vous avez aussi le nécessaire respect de la durée maximale de travail de 48 heures par semaine, le droit aux représentants du personnel, ce ne sont que quelques exemples. »

Un vrai travailleur indépendant, rien ne lui interdit de travailler 70 heures par semaine. Il peut travailler le dimanche, il n’a pas besoin de jours de repos hebdomadaires.

La protection sociale n’est pas la même non plus. Un indépendant n’est pas affilié au régime général de la Sécurité sociale, réservé aux salariés. Il doit s’immatriculer auprès du RSI, le Régime social des indépendants, qui est moins protecteur et qui est pointé du doigt pour des défauts dans son fonctionnement.

On n’est jamais très loin du salariat. Mais on sait que le lien de subordination est plus ou moins fort. En fonction des activités, il y a un degré plus ou moins important. Tout l’enjeu, toute la difficulté de la question est là aujourd’hui.

Les pouvoirs publics commencent à réagir

En France et ailleurs dans le monde, les pouvoirs publics commencent à prendre toute la mesure des problématiques que ces nouvelles formes de travail posent.

Aux États-Unis, Uber a choisi de verser 84 millions de dollars à 385  000 chauffeurs et anciens chauffeurs afin de stopper leurs protestations. Certains réclamaient de devenir des chauffeurs salariés de l’entreprise. Uber a refusé cette revendication, les conducteurs resteront bien des indépendants. Une décision contraire aurait considérablement pesé sur les résultats de la société, qui aurait dû verser d’importantes cotisations aux pouvoirs publics et aurait été contrainte de gérer des milliers de salariés.

En France, une telle situation ne peut pas être résolue simplement à coups de millions. Comme le confirme Gilles Auzero, spécialiste du droit du travail, c’est à la justice de trancher :

Ça en France ça ne serait pas possible parce qu’on a un ordre public et c’est au juge de redonner aux faits leurs exactes qualifications lorsqu’il y a action en justice.

Et une action est en cours. L’URSSAF va poursuivre Uber pour travail dissimulé. L’organisme public considère bien les chauffeurs de l’entreprise comme des salariés, et réclame les cotisations sociales correspondantes. Mais le paiement du redressement de l’ordre de « quelques millions d’euros » selon l’URSSAF a été refusé par Uber et l’affaire désormais est entre les mains de la justice.

Le processus pourrait être long, jusqu’à six ans, car en cas de condamnation en première instance, l’entreprise américaine pourrait porter son cas jusqu’à la Cour de cassation.

L’uberisation en pratique

L’uberisation recouvre des pans très différents de l’économie. On peut par exemple se faire conduire avec Uber. Mais ce n’est qu’un exemple parmi les centaines de services fournis grâce à une uberisation d’un secteur économique.

Dans la pratique, qu’est-ce que ça donne pour ceux qui travaillent pour ces plateformes  ? Trois exemples : les livraisons de repas à vélo, l’intérim à l’heure moderne, et les micro-tâches à la chaîne sur internet.

Deliveroo / Take Eat Easy :
livraisons à vélo contrôlées par GPS

Un livreur Deliveroo dans les rues de Bordeaux (Matti Faye)
Un livreur Deliveroo dans les rues de Bordeaux (Matti Faye)

Antony Martins, 19 ans, est étudiant en droit à l’université de Bordeaux. Pendant l’année universitaire, il a travaillé pour la société de livraison de repas à vélo Take Eat Easy. Deux à trois soirs par semaine, quand il n’avait pas entraînement de football, il livrait à vélo les commandes passées sur le site au domicile des clients.

Pour lui, c’était un bon compromis pour financer ses études en faisant du sport et sans avoir des horaires de travail contraignants. Il détaille son expérience :

J’ai testé pour vous Weslash

Page d'accueil du site Weslash.co
Page d’accueil du site Weslash.co

Je me suis moi-même jeté dans le bain de l’uberisation pour découvrir de l’intérieur comment fonctionne ce nouveau mode de travailPour cela j’ai postulé à une offre d’emploi trouvée en ligne sur Weslash.

Weslash est un site internet qui propose des offres d’emploi spécifiquement destinées aux étudiants. Pour s’inscrire sur le site, il faut obligatoirement utiliser une adresse email en provenance d’une université française.

Ensuite, on a accès à plusieurs offres d’emploi à proximité. Des offres qui correspondent à des missions à effectuer dans les prochains jours. Jusqu’ici, cela ressemble à une agence d’intérim assez classique.

Mais la différence se fait au niveau du statut du travailleur. Il n’est pas question de contrat de travail à durée déterminée ou d’intérimaire. Weslash fait d’ailleurs bien attention à toujours utiliser uniquement le terme de « travailleur », ici pas de salariés. Non, les travailleurs doivent obligatoirement opter pour le statut d’auto-entrepreneur.

L'auto-entrepreneuriat tel qu'il est décrit sur le site Weslash
L’auto-entrepreneuriat tel qu’il est décrit sur le site Weslash

Sur leur site internet, où le tutoiement est de rigueur, Weslash donne toutes les indications aux futurs travailleurs pour s’inscrire en tant qu’auto-entrepreneur. Ils précisent même les avantages et les inconvénients du statut :

Avantages

Tu seras mieux payé que le SMIC (qui est de environ 7,8€ net/h) car les missions WeSlash sont rémunérées 12€ minimum

Tu peux travailler tout de suite sans document et papier en plus à remplir

Inconvénients

Tu as quelques tâches administratives à faire (facturation, paiement des charges), l’équipe WeSlash est là pour t’aider dès que tu as la moindre interrogation

Tu dois anticiper les charges que tu devras payer à la fin de chaque trimestre.

Les avantages pour les entreprises qui proposent des offres ne sont pas détaillées sur le site. Mais pour elles, c’est beaucoup plus simple que de recruter des salariés avec des contrats à durée déterminée classiques.

Ici, c’est Weslash qui se charge de la sélection des candidats, les entreprises n’ont pas besoin de rédiger un contrat de travail, ou de faire une déclaration de ses salariés aux services de l’URSSAF.

La seule chose qui leur reste à faire, c’est de régler une facture, une fois la mission effectuée. Pas de charges administratives donc, et pas de charges fiscales non plus ; pour les entreprises, cela semble être l’idéal.

Et du côté des travailleurs, comment ça se passe  ? Au moment où je me connecte au site internet, une offre est disponible. Il s’agit d’une distribution de flyers pour promouvoir un salon étudiant.

Je postule en quelques clics en répondant à deux questions :
Pourquoi pensez-vous être le bon candidat pour le poste  ? Êtes-vous bien disponible le jour de la mission  ?

Le lendemain, je suis contacté par téléphone par un représentant de Weslash. Il me précise les détails de la mission mais surtout il me questionne sur l’auto-entrepreneuriat. L’important pour lui est de savoir si j’ai bien créé mon auto-entreprise, indispensable ensuite pour la facturation de la mission. Mon interlocuteur évite soigneusement le terme « salarié », chez Weslash, on est au choix « travailleur » ou « slasheur ». 

Il me précise que je ne suis pas encore sélectionné pour la mission, il lui reste quelques candidats à contacter. Le lendemain, je reçois un SMS qui m’informe que je suis retenu pour la mission qui a lieu quelques jours plus tard.

sms

Weslash transmet alors mes coordonnées à l’entreprise, qui me contacte à son tour par téléphone.

J’apprends que c’est à moi de me déplacer, en dehors des horaires de la mission, et donc sans rémunération, pour récupérer les flyers à distribuer.

Ensuite, on me transmet le numéro de téléphone de l’autre personne, recrutée par Weslash, qui sera avec moi pour la distribution. Il nous incombe de nous organiser entre nous pour la mission.

Le jour J, je rejoins mon collègue devant les Hangars de Bordeaux, où est organisé un salon étudiant. La seule consigne qu’on a reçu par email est celle-ci :

Vous allez devoir distribuer au Salon de l’apprentissage et de l’alternance au Hangar 14 à Bordeaux de 9h30 à 18h

Devons-nous distribuer dans les allées du salon  ? Devant les portes d’entrée  ? Aucun représentant de l’entreprise n’est physiquement présent, mais après un coup de téléphone à notre unique contact, on obtient une réponse : ce sera devant les portes du salon. Chaque visiteur du salon doit repartir avec notre publicité entre les mains.

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Les flyers à distribuer (Matti Faye)

Mais cette mission pose tout de même question. Qu’est-ce qui m’assure que je vais être bien être payé pour ces heures de travail  ? À part un SMS de confirmation et un email qui me donne la date et le lieu de rendez-vous, je n’ai signé aucun contrat.

En tant qu’auto-entrepreneur, j’aurai pu faire un devis à l’entreprise pour la distribution de flyers. Mais il n’en est rien, la plateforme Weslash ne permet pas cela. C’est à l’issue de la mission qu’on est amené à créer une facture directement sur le site en précisant le nombre d’heures effectivement travaillées. Ce sera 12€ de l’heure pour 6 heures de travail, soit 72€ au total. Une rémunération supérieure au SMIC.

Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une rémunération brute. Il faudra ensuite en déduire les cotisations payées à l’URSSAF tous les trimestres. Elles sont fixées à  23,1% du chiffre d’affaires réalisés pour une mission de prestation de services. Un étudiant qui vient de créer son auto-entreprise peut bénéficier de l’ACCRE7 qui offre une exonération partielle sur les cotisations qu’il doit payer.

Quelques exemples de jobs proposés sur Weslash

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Amazon Mechanical Turk : micro-tâches sous-payées

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Page d’accueil du site Amazon Mechanical Turk

La société américaine Amazon a elle-aussi développé une uberisation du travail via sa plate-forme « Amazon Mechanical Turk »8.

Le nom de ce service vient du canular dit du « Turc mécanique » qui date de la fin du XVIIIe siècle. Il s’agissait d’un automate capable de jouer aux échecs contre un humain. Il prenait l’apparence d’un pantin en bois, actionné par un mécanisme caché dans un meuble en érable situé en dessous.

En l’ouvrant, on pouvait voir les engrenages qui s’animaient lorsqu’il fonctionnait. Mais en réalité, cette mécanique n’était là que pour cacher la réalité du manège. Le « Turc mécanique » n’avait rien de mécanique, il était en fait actionné par un homme caché dans le meuble.

De l’extérieur, on pensait donc que le pantin articulé s’animait de lui-même, grâce à sa machinerie interne. En réalité, il n’en était rien, c’était bien l’intelligence d’un homme qui était derrière tout cela.

Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée.
Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée. (domaine public)

 

Articial artificial intelligence
Articial artificial intelligence

Amazon reprend cette idée à son compte pour son « Mechanical Turk ». Elle le définit très bien sur le site internet du service. Il s’agit, tout comme le « Turc mécanique » du XVIIIe siècle, d’une intelligence artificielle… artificielle. Rien de magique derrière le programme, ce sont bien des humains qui travaillent pour compléter de petites tâches.

Bruno Teboul9, dans son ouvrage Uberisation : économie déchirée  ? décrit le système :

Amazon Mechanical Turk sert à utiliser des individus, qui pour presque rien transcrivent en quelques minutes des petits morceaux de compte-rendu de réunion, des morceaux qui sont ensuite découpés par des algorithmes, distribués par des algorithmes, puis réassemblés par des algorithmes. Même chose pour le classement d’images, même chose pour des identifications de personnes sur des photos.

Quelques exemples de micro-tâches proposées sur Amazon Mechanical Turk

cliquez sur les vignettes pour voir en plein écran

Mais cette main-d’œuvre totalement dématérialisée est sous-payée. 0,02 dollars pour retranscrire un ticket de caisse, 1,17 dollars pour écrire les sous-titres d’une vidéo de trois minutes ou bien 0,04 dollars pour modérer les photos d’une application de rencontre.

C’est en Inde qu’on trouve de nombreux turkers, comme sont appelés les travailleurs du Mechanical Turk d’Amazon. Malgré des tâches payées à des tarifs dérisoires, l’entreprise n’a pas de mal à trouver de nombreuses petites mains. Le niveau de salaire y est moins élevé qu’en Europe ou en Amérique.

Certains, en traitant à la chaîne les tâches proposées sur le « Turc mécanique » parviennent à gagner des sommes plutôt conséquentes au regard du salaire moyen. L’émission Envoyé Spécial, qui a consacré un sujet aux petites mains d’internet, donne l’exemple d’un turker qui a gagné près de 6 000 dollars en un an en transcrivant des sous-titres de vidéos quatre heures par jour. Son revenu correspond à quatre fois le salaire moyen dans le pays.

Mais les turkers ne travaillent pas qu’en Inde. Envoyé Spécial cite l’exemple d’un Américain qui passe huit heures par jour à comparer des tickets de caisse sur son ordinateur. Dave est payé quelques centimes par ticket, mais parvient à la fin du mois à s’en sortir avec 900 dollars de revenus. Pourtant, il pointe les limites du système :

On est comme des sous-traitants finalement. Et c’est une chose que ceux qui postent du travail devraient avoir à l’esprit quand ils fixent les tarifs. Il faudrait qu’ils intègrent que nous payons des taxes, que nous n’avons pas de couverture sociale.

En effet, les employeurs se contentent de mettre en ligne des annonces pour des missions très courtes, payées très peu chères. Ils n’ont pas besoin de déclarer ces travailleurs, ils ne payent pas de charges. Mais les travailleurs eux doivent toujours déclarer les revenus qu’ils tirent du « Turc mécanique », et payer des impôts sur ces sommes.

En France, un système similaire baptisée FouleFactory existe.

Quiz : ce service existe-t-il vraiment  ?

Allons-nous vers une fin du salariat  ?

Alors on pourrait envisager, avec ces nouvelles formes de travail, que le salariat pourrait disparaître. Tout le monde deviendrait indépendant, travaillant avec un emploi du temps librement choisi, en ne subissant pas les contraintes d’une hiérarchie parfois pesante.

Mais cette perspective n’a pas beaucoup de chances de se réaliser. Les employés apprécient la relative sécurité du salariat, qui plus lorsqu’ils sont en CDI. Et pour les employeurs, ce type de contrat de travail est également bénéfique. Gilles Auzero, professeur de droit du travail, appuie dans ce sens :

Le salariat a des avantages d’un côté comme de l’autre. Pour le salarié, évidemment, il a un régime protecteur. Certains pourraient le trouver trop protecteur. Et côté employeurs, il y a quand même ce pouvoir que donne la relation de travail salarié, un pouvoir de commandement, de contrôle et de sanction. Je crois que c’est quand même assez irremplaçable. Parce que ce n’est pas pareil de fonctionner avec des travailleurs indépendants. Le travailleur indépendant, entre guillemets, il fait un peu ce qu’il veut. Il perd le marché s’il fait n’importe quoi, on est d’accord. Mais après tout, il peut trouver d’autres clients. Alors que le salarié, c’est le petit doigt sur la couture du pantalon, il obéit. Et obéir, ça a un sens.

Pour lui, les nouvelles technologies qui permettent ces nouvelles formes de travail ne vont pas bousculer l’intégralité du monde du travail :

Avoir à l’idée que c’est la fin du salariat, ça n’a pas de sens. Ce n’est pas parce qu’il y a de nouvelles technologies que ça y est, le salariat va disparaître. Par exemple, toutes les prestations de services à la personne se feront dans du salariat.
Je ne vois pas comment on peut avancer ça. Ça fait partie de ces discours à l’emporte-pièce comme le fait de dire que parce que le code du travail est complexe, ça a un effet sur la courbe du chômage. Personne n’a réussi à le démontrer donc comment peut-on tenir ce genre de discours  ? On est en plein soit dans la désinformation, soit dans l’idéologie, alors que techniquement et concrètement, tout cela est une hérésie.

Les chiffres de l’INSEE corroborent les propos de Gilles Auzero. Les salariés représentent l’immense majorité des travailleurs en France. Ceux en CDI représentent 75% de l’emploi total. Et ces chiffres sont stables depuis les années 1980. Les emplois non-salariés représentent un nombre négligeable de travailleurs en regard du nombre de salariés.

Le spécialiste du droit du travail prône la plasticité du contrat de travail qui permet de recouvrir des réalités de travail très différentes, mais toujours sous un statut de salarié :

Il y a des nouvelles formes de travail c’est sûr. Et le lien de subordination est plus ou moins fort évidemment. Entre la subordination d’un travailleur posté et celle d’un chirurgien dans une clinique, vous imaginez qu’elle n’est pas la même. Pourtant, les deux peuvent être salariés. Voilà, il y a une plasticité aussi du contrat travail qui permet de s’adapter à tout un tas de situations. Donc évoquer la fin du salariat c’est une vraie confusion. Je suis extrêmement dubitatif.

Mais si on regarde en détail la part des non-salariés dans l’emploi total, celle-ci a été en constante diminution depuis les années 1980. Mais depuis 2008, elle est en augmentation. C’est en 2008 qu’a été promulguée la loi créant le statut d’auto-entrepreneur.


Mémoire de fin d’études de Matti Faye, étudiant à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine 

Image de une : montage Matti Faye